La journée du 3 avril 2013


Expulsion des familles roms

du camps dit «de la RN7»

à Ris Orangis

 

4h du matin

Nous sommes toutes et tous autour d’un feu ou d’un café pour attendre, ensemble, la venue des CRS.

Nous sommes nombreux, de plus en plus au fur et à mesure que les heures passent.

Beaucoup de journalistes.

Beaucoup de bénévoles.

Des militants.

Des enseignants.

Des professeurs.

Des étudiants.

Des habitants.

Des citoyens.

Un curé.

Un diacre.

Et nos amis…nos grands amis…les Roms qui gardent le sourire…alors que nous avons la gorge serrée…

Certains partent déjà en Roumanie.

 

Les heures passent.

La voiture de police dans laquelle dormaient des policiers est relayée.

 

Le jour se lève et on commence à avoir un petit espoir « non, ils ne viendront plus… ».

 

7h25

Les pelleteuses arrivent….monstrueuses…

Les CRS arrivent..harnachés…comme s’ils devaient affronter des ennemis redoutables…

Nous les laissons passer…nous applaudissons…

Nous finissons d’emmener avec les roms les derniers objets qui peuvent servir…

Nous décidons d’un repli vers l’église afin d’abriter du froid les femmes et les enfants.

Les journalistes restent pour immortaliser la destruction.

 

12 familles rejoignent le gymnase afin de bénéficier des parcours d’insertion promis par le maire et le CG et le Préfet.


Toutes les autres (35) se dirigent avec nous vers l’église et nous convenons avec le travailleur social de la MDS (Maisons Départementales des Solidarités)la responsable du Service social du Conseil général de nous retrouver dans celle-ci pour que les solutions d'hébergement possibles leur soient faites, qu’elle puisse proposer des nuits aux familles.

 

8h 20

Le curé fait entrer les femmes et les enfants dans l’église.

Les hommes restent dehors.

En tout, 30 familles.

La personne de la MDS s’installe dans l’église et distribue uniquement.

Aux familles ayant un enfant de moins de 3 ans et aux femmes enceintes uniquement, un papier est remis pour qu'elles se rendent dans une MDS des environs, Ris-Orangis, Juvisy, Viry...leur permettant d’accéder à quelques nuits d’hôtel.

Ces familles sont accompagnées par des bénévoles dans les différentes MDS.

 

Pour les autres : il faut s'adresser au 115 uniquement.

Mais ce service ne peut « offrir » des nuits d'hôtel, uniquement un abri de nuit qu'il faut quitter au matin et qui consiste à proposer aux femmes d’aller à Etampes dans un abri de nuit et aux hommes d'aller à Corbeil, dans un abri également.

 

Le travail se fait lentement, il faut tout expliquer aux familles….les premières larmes…

 

9h00

Les CRS (Compagnies Républicaines de Sécurité – Police Nationale) forment un cordon devant l’entrée de l’église et empêchent les femmes et les enfants de s’abriter.

Le curé est désemparé.

 

On nous demande de quitter les lieux et d’aller au gymnase (maintenant libéré) afin de continuer le travail d’orientation pour le logement de nuit.

 

Nous obtempérons.

 

Dans le gymnase, distribution de sandwichs par les bénévoles.

Aucune aide de la mairie, aucun repas prévu.

 

Le 115 s’installe pour prendre les noms des familles pour les orienter vers l’abri de nuit.

Plusieurs familles nous interpellent et nous disent qu’elles refusent d’être séparées.

La personne du 115 nous confirme qu’il n’y a pas le choix.

 

Là-dessus, une bénévole de l’ASEFRR (Association deSolidarité en Essonne avec lesFamilles Roumaines & Roms  ) nous dit qu’à l’expulsion de Moulin Galant(l’un des plus grands campement d’Île-de-France. Situé à cheval sur trois communes d’Essonne, Ormoy, Villabé et Corbeil-Essonnes, où vivaient ces dernières semaines entre 300 et 400 personnes)des roms avaient également refusés d’être séparés et qu’en «faisant le siège» de la MDS, ils avaient obtenu quelques nuits d’hôtel.

 

Nous réunissons les roms en leur faisant cette proposition tout en leur disant que rien n’est sur et qu’ils risquent de perdre les nuits du 115 si nous décidons d’aller à la MDS.

Ils disent qu’ils préfèrent encore dormir dehors que d’être séparés.

Certaines acceptent le 115, nous les laissons avec la personne du 115 et nous partons avec le reste des familles vers la MDS de RIS.

En tout 15 familles.

 

10h00

Nous quittons le gymnase.

Un policier me demande où nous allons et je lui réponds naïvement.

Je ne savais pas que nous commencions le début d’une longue journée ensemble.

 

Nous voilà à pied, sous un beau soleil, dans les rues de RIS pour aller vers la MDS.

Les enfants rient de croiser les policiers à chaque ruelle…ils ont tant de difficultés à nous suivre dans ces ruelles en sens unique !…

 

Nous arrivons à la MDS accueillis par des policiers (des voitures et un fourgon)…

Des travailleurs sociaux et la responsable ont été informés de notre arrivée.

Nous n’avons pas le droit d’entrer.

 

Nous expliquons la situation en disant l’angoisse des familles d’êtres séparées.

Elles nous disent ne rien pouvoir faire.

Nous demandons à parler à des plus hauts responsables.

Rien.

Nous reproposons aux familles d’accepter le 115: elles refusent.

Une seule famille parvient tout de même à se glisser dans les locaux de la MDS et ressort en nous disant qu'elle a obtenu des nuits d’hôtel ensemble.

Au moins une !

 

Nous attendons….

Les familles fatiguent…il va falloir songer à manger…aucun dispositif n’est mis en place….

 

La responsable de la MDS s’approche de moi et me glisse : « ne restez pas là, ça ne sert à rien…allez à Massy à l’abri de jour; les familles pourront manger et se poser et si vous stagnez là-bas, vous obtiendrez peut-être des nuitées »…

 

Naïvement, nous la croyons…. de toutes façons, il faut que les familles mangent.

Je lui demande si les places au 115 peuvent rester bloquées, elle me dit que oui….encore un enfumage que nous découvrirons plus tard.

La MDS voulait juste que nous quittions les lieux.

 

Comment aller à Massy avec tous ces enfants, épuisés et ces baluchons ?...

Heureusement, un des bénévoles parvient à mobiliser tout un bus par le biais de son travail.

 

Nous voilà partis vers Massy, suivis par la police.

 

11h30

Nous sommes accueillis très généreusement et chaleureusement par les bénévoles et salariés de l’abri de jour de Massy (Fondation géré par le Secours Islamique).

 

Les familles se posent, se restaurent…

Les enfants jouent..

Une petite fille qui a de la fièvre depuis le matin se repose….

 

Le commissaire de Massy entre et nous demande de lui assurer qu’aucun rom ne s’installe à Massy…il ne veut pas les voir dans les rues…Nous le rassurons. 

 

Les heures s’écoulent…

 

15h00

Nous discutons avec le responsable qui nous dit qu’il n’a aucune solution pour cette nuit…merci la MDS !....

 

Il ne reste plus que le 115…

Nous redemandons une dernière fois aux familles : épuisées, lassées…elles acceptent…

 

Nous appelons le 115 en leur disant que des places devaient être réservées: ils nous disent qu’aucune place n’est réservée et qu’il ne reste plus rien !!!

 

Nous leur disons qu’il y a des enfants en bas âge, que c’est impossible de les laisser dehors !!...ils nous disent de les recontacter vers 22h00 sans aucune certitude.

Nous sommes totalement démunis….coup de fil à plusieurs personnes pour trouver des solutions…je contacte la personne de la MDS en lui disant de tout faire pour débloquer le 115…

 

Elle me rappelle en me disant qu’elle a alerté au plus haut niveau…que ça devrait se débloquer mais pas tout de suite…

Que les roms allaient peut-être devoir partir loin dans des abris de nuits vers le 93 ou le 94 d’autant plus que l’abri de Corbeil n’avait plus d’électricité !!!!

 

Au nombre des français solidaires présents, outre des membres du collectif des rissois solidaires, des membres de l'ASEFRR sont également présents.

Devant cette situation, l'idée germe : l'ASEFRR ne peut-elle financer une solution ?

Elle dispose d'une première partie de subvention de la Fondation de France destinée à l'action constructive en cours au Bidonville.

Les membres du CA de l'Association présents et qui peuvent être contactés se concertent et en décident

 

On se réunit avec les roms et les bénévoles de l’ASEFRR décident an accord avec les membres du CA de débloquer de l’argent pour payer les nuits d’hôtel à proximité afin que les familles se posent vite et que les enfants puissent aller à l’école le lendemain.

 

Décision est prise !..on souffle !...enfin une solution simple et dans des lieux décents ! ô joie !!

 

Un membre de l’ASFRR nous contacte pour nous annoncer encore une bonne nouvelle : des familles vont pouvoir se rendre à la (SOUSY LA) BRICHE, logement d’insertion pour quelques nuits.

Immédiatement, des bénévoles embarquent ces familles dans leurs voitures pour les y emmener.

 

Nous quittons les lieux non sans avoir remercié toute cette équipe de leur accueil chaleureux auquel ils ajoutent des pique nique pour le repas du soir.

 

Direction, RIS-ORANGIS pour rechercher des hôtels au plus près des lieux de scolarisation des enfants.

La police est devant l’entrée.

 

17h30

Nous voilà remontés dans le bus et dans nos voitures pour nous rendre dans un hôtel à RIS-ORANGIS.

On roule enfin vers une solution…suivis par la police.

 

Quelques minutes plus tard…sur une bretelle d’autoroute…la police arrête le bus…

Toutes nos voitures s’arrêtent…on descend…on ne comprend pas…

 

Le policier :

« j’ai des ordres, vous ne pouvez pas circuler tant que je ne sais pas où vous allez »

Nous :

« mais Monsieur, nous allons dans un hôtel à Ris, suivez nous, comme d’habitude ! »

Le policier « où exactement ? »

Nous : « on ne sait pas encore !..là où nous trouverons de la place ! »

Le Policier : « alors, vous ne bougez pas »

 

Absurde !...ignoble !...un sentiment d’impuissance…nous ne sommes pas libres de circuler !!

Les familles dans le bus qui hallucinent !

Le chauffeur qui croit rêver…

Nous allons rater les chambres d’hôtel !!..

 

Nous appelons nos connaissances pour alerter…trouver des solutions…débloquer la situation…

 

Un policier demande si un «responsable» des bénévoles présents peut répondre à un appel du Commissaire de police d'Evry et lui tend son portable.

L’un de nous expliqueque nous souhaitons uniquement mettre ces familles à l’abri…

Pourquoi revenir à Ris-Orangis ? Il dit qu’il se rappelle l'existence d'un hôtel dans cette commune et expose que l'objectif est d'abriter ces familles, dont certaines ont des enfants scolarisés à Ris-Orangis et à Viry-Chatillon, au plus près des écoles.


D'abord opposé à cette perspective, le Commissaire propose que les forces de police escortent le convoi pour passer tout d'abord par plusieurs hôtels (Chilly-Mazarin, Brétigny...) où les familles sans enfant scolarisé pourraient être déposées, pour finir à Ris-Orangis avec les seules familles concernées par cette problématique.

Nous acceptons. Avons-nous le choix ?

 

OK…nous obtempérons…avons-nous le choix ?

Nous avons été bloquésa plus d’une heure sur cette bretelle d’autoroute…

La circulation totalement bloquée…

Surréaliste…


Je vais voir un policier en lui demandant pourquoi ils ont attendu d’être sur l’autoroute pour nous arrêter…pourquoi ne pas nous avoir empêché de démarrer à Massy…nous aurions pu rester ainsi à l’abri.

Il me répond « à ce moment là, je ne savais pas !...j’ai eu l’ordre après ».

 

18h30

Le convoi peut repartir sous bonne escorte. Une voiture de police pour ouvrir la route. Plusieurs autres immédiatement derrière.

 

Nous voilà en file indienne.

Le bus devant que noussuivons de prés car nous ne connaissons pas les adresses des hôtels.

 

Peu après être entrés sur l'A6 et à quelques mètres de la sortie Chilly-Mazarin en direction du Sud, le convoi est arrêté de nouveau sur une aire de dégagement.

 

Un ami se porte au devant du convoi et s'entend dire par un policier que l'Hôtel Formule 1 de Chilly-Mazarin où nous devions nous rendre est complet.

 

Dans le même temps, un policier descend et me demande d’ouvrir ma fenêtre, il me dit « le fait de nous suivre ne vous exempte pas du code de la route, la prochaine fois que vous grillez une ligne blanche, je vous verbalise ».

Claudia du GISTI, à côté de moi, me dit de ne rien répondre.

 

Précédée d'une voiture de police, le bus redémarre.

 

Devant nous, deux voitures de police se sont positionnées côté à côté au moment de se remettre en route.

Passager de l'une et conducteur de l'autre conversent.

Rien d'anormal. Le bus s'éloigne.

Quelques secondes suffisent à comprendre que nous vivons là une manœuvre militaire exécutée avec un grand savoir faire.

 

Le bus et ses passagers échappent à notre vue. Littéralement dérobé sous nos yeux. A son bord, tous les Roms et une seule bénévole.

 

Toutes les voitures de français solidaires qui le suivaient en sont séparées.

 

Au bout de quelques 10 minutes, les policiers décalent leurs voitures et nous laissent partir en rigolant….

Nous nous perdons,Nous n’arrivons pas à joindre la bénévole…nous retrouverons le bus 1h30 plus tard.

 

Le périple du bus    

Escorté par la police, le bus arrive à l’hôtel formule 1 de Chilly : la bénévole descend et est accueillie par un cordon de policiers et un commissaire qui lui dit qu’il n’y a plus de places.

Le bus redémarre pour se diriger vers l’hôtel de Saint Michel sur Orge : même dispositif avec le commissaire qui dit qu’il n’y a plus de places.

 

Et là, nous ne comprenons plus la logique, alors que la police nous suivait depuis le matin : le commissaire dit à la bénévole « maintenant, allez où vous voulez » et ils les laissent.

 

La bénévole parvient à nous joindre et nous décidons de revenir à notre point de départ : l’église de Ris-Orangis avec l’espoir que le curé pourra abriter les familles dans la crypte.

 

Arrivés à l’église, nous retrouvons enfin les roms et la bénévole.

Le curé n’est pas joignable.

 

Il est 20h00… Il fait froid. Les familles sont harassées.

Nous n’avons qu’un seul abri ouvert : la MJC de Ris-Orangis toute proche.

 

20h00

Nous poussons la porte de la MJC. Accueil extraordinaire du directeur et de toute l’équipe.

La MJC est ouverte jusqu'à 23h00, chacun y est le bienvenu nous affirme-t-on.

 

Devant l'absence de prise en charge des familles par les services et les autorités qui en avaient le devoir, devant l'heure tardive et l'extrême fatigue de tous dont de nombreux enfants, le Directeur et le Président de la MJC décident ensemble, « nécessité faisant loi », d'offrir l'abri pour la nuit.

 

Ils risquent gros : la MJC est associative mais en bonne partie financée par la mairie.

 

Le directeur nous dit que c’est une question humanitaire et qu’il est hors de question de laisser des enfants dehors par ce froid.

 

Installation dans ce lieu magique : couchage, pizzas…

On se détend…on souffle…on rit à nouveau….

 

Mais déjà nous pensons au lendemain.

 

21h00

D’autres bénévoles viennent nous relayer…nous sommes épuisés, à bout.

On se dit bonne nuit et à demain.

 

Le lendemain

Les familles ont bien dormi.

Les enfants sont allés à l’école.

 

Le président de la MJC alerte le maire sur la situation.

Ils ont RDV.

Le maire est furieux et dit que si les familles ne partent pas de la MJC avant 23h00 (heure de fermeture de la MJC) il fera appel à la police pour les déloger.

Le président demande au maire d’aider au financement de chambres d’hôtel.

Le maire refuse et dit « vous les avez accueillis, vous assumez ».

 

Les chambres d’hôtel seront payées par la MJC et par l’association d’aide aux Roms (ASEFRR).

Les bénévoles et la MJC ont trouvé des chambres à GRIGNY jusqu’à lundi.

Les roms remercient d’avoir ce délai afin d’essayer de trouver une solution par eux-mêmes.

Certains sont repartis en Roumanie.

 

Les autres cherchent encore une solution.

Nous leur avons apporté à manger ce soir grâce au diocèse.

 

Voilà.

 

 

Préfet :           Michel FUZEAU

                      (nommé par le précédent gouvernement) 

Maire :            Stéphane RAFFALI, PS

Président du Conseil Général : Jérôme GUEDJ, PS

Ministre :       Manuel VALLS, PS

Président de la République : François HOLLANDE, PS

 

Loubna BENHORMA.